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LOUISE, AU FIL DU LARGE

  • il y a 2 jours
  • 7 min de lecture

portrait de Louise Tresvaux du Fraval




Moitié du duo Studio de Lostanges, Louise Tresvaux du Fraval vit aujourd'hui à Bréhec, petit village des Côtes-d’Armor tourné vers la mer. Dans ce paysage ouvert et battu par les éléments, elle compose un quotidien où vie personnelle et travail avancent au même rythme. Entre lumière changeante, temporalité maritime et ancrage territorial, elle revient sur son parcours et cette nouvelle vie néorurale qui nourrit aujourd’hui sa pratique créative.





Studio de Louise Tresvaux du Fraval



Interview


Louise, peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours avant la création du Studio de Lostanges ? 


" Je suis née à Lyon, dans une fratrie de quatre enfants. J’ai fait toute ma scolarité dans des écoles Steiner, d’abord à Lyon puis à Avignon pour le lycée. Cette pédagogie a profondément marqué mon parcours, notamment par la place accordée aux pratiques artisanales et aux ateliers créatifs. Tous les après-midis, on travaillait la matière : le bois, le feutre, le textile… Très tôt, j’ai développé un lien très concret avec le geste et la fabrication.

Ensuite, j’ai travaillé pour Styl costumier, un atelier de location et fabrication datant de 1820 derrière l’Opéra de Lyon. C’est là que j’ai découvert l’univers du costume de scène et des savoir-faire liés au textile. À cette époque, je n’avais pourtant aucune formation technique en couture.

À 21 ans, j’ai choisi de partir en Allemagne pour me former au métier de tailleur. Issue d’une famille maternelle allemande, je maîtrisais déjà la langue. J’y ai suivi une formation en alternance où je travaillais dans une entreprise de location de costumes pour le cinéma et le théâtre, une expérience qui a renforcé mon intérêt pour l’histoire du costume et la manière dont les vêtements traversent les époques, portent une mémoire et racontent une culture. J’ai ensuite intégré la HAW de Hambourg, université spécialisée en design textile, mode et costume, où j’ai obtenu un Bachelor puis un Master avec une spécialisation Costume. 



Dans ton enfance, avais-tu déjà un rapport particulier à la couture ? 


" Oui, complètement. Ma mère et ma grand-mère fabriquaient énormément de choses elles-mêmes. Elles réalisaient nos vêtements de A à Z : tricot, couture, tout passait par leurs mains. Pendant les vacances en Allemagne, la couture faisait partie du quotidien. On passait nos étés autour des tissus, des patrons, des machines. C’était quelque chose de très naturel dans notre environnement familial, presque une évidence. Même les cadeaux que nous recevions étaient liés à cet univers : de vieux ciseaux de couture, des outils, des accessoires. Il y avait une vraie transmission du geste et une attention forte portée aux savoir-faire artisanaux. 









Comment est né le projet Studio de Lostanges ? 


" À la fin de mes études à Hambourg, ma sœur étudiait aux Arts décoratifs de Paris. À ce moment-là, l’idée de départ était très simple : créer des vêtements pour nous-mêmes. Rien n’était pensé comme une marque, encore moins comme une entreprise. Tout est parti d’un premier prototype que nous avons réalisé ensemble. Une amie, qui travaillait dans une boutique, a découvert ces pièces et nous a demandé si elles pouvaient être proposées en magasin. C’est à ce moment-là que quelque chose a basculé. Nous avons ensuite commencé à partager nos créations sur Instagram, sans véritable stratégie. Très rapidement, des boutiques japonaises nous ont contactées pour distribuer les pièces et acheter des collections. Le projet a alors pris une ampleur inattendue, né d’une démarche initialement très personnelle. Dans la continuité, nous avons développé des pièces autour d’un vestiaire en séries très limitées, car nous ne voulions pas constituer de stock. C’était un choix fondamental dès le départ.

La question de la matière s’est imposée très vite. Nous travaillons uniquement à partir de matières existantes, de tissus chinés. Rien n’est produit pour nous. Les textiles sont neufs dans le sens où ils n’ont jamais été utilisés, mais il s’agit de stocks déjà existants, que nous ne faisons jamais fabriquer. Nous allons même jusqu’à sourcer nos cuirs dans des stocks dormants. L’idée est de composer avec l’existant, de partir de ce qui est déjà là plutôt que de relancer de la production. "



Une pièce forte de vos collections est celle des sabots traditionnels réinterprétés. Peux-tu nous en parler ? On imagine difficilement les porter au quotidien…


" Oui, les sabots sont avant tout des objets que nous collectionnons depuis longtemps. Ce ne sont pas forcément des pièces pensées pour être portées dans la vie de tous les jours. Ils s’inscrivent plutôt dans une logique de création et de collection. Une manière d’explorer une forme traditionnelle, de la réinterpréter, sans nécessairement la ramener à un usage fonctionnel immédiat."




Collection de Louise Tresvaux du Fraval avec Studio de Lostanges




Comment s’est faite la transition de Hambourg à Bréhec en Bretagne ?


" Après dix années passées à Hambourg, la transition vers la Bretagne s’est dessinée portée par un événement familial : le décès de ma grand-mère en 2019 et la mise en vente de l’appartement familial à Bréhec. Pour éviter sa cession, une organisation collective s’est mise en place afin de conserver le bien au sein de la famille.

L’envie de quitter les grandes villes était déjà présente. Avec le temps, le besoin d’espace, de nature, de jardinage, de fleurs et de contact direct avec la terre est devenu central.

Le lieu, situé à environ 2h30 de TGV de Paris, rendait aussi l’idée d’un ancrage en Bretagne concrètement envisageable. Peu à peu, ce cadre s’est imposé comme une alternative crédible à la vie urbaine.

Le confinement a joué un rôle d’accélérateur. Dans ce contexte, elle répondait à mes besoins et a ouvert un autre rythme de vie, plus ancré, avec l’horizon en ligne de fond. " 



Quels sont les avantages de ta vie nouvelle vie rurale ?


" Le premier élément qui ressort, c’est le rapport au temps. Le temps de l’horloge, la durée. Même si les journées restent très remplies, tout semble plus lent. Le rythme global est différent, beaucoup plus apaisé. Vivre face à la mer renforce encore cette sensation : la nature impose son propre tempo, entre marées, lumière et variations du paysage.

Le quotidien est aussi moins frénétique. Il y a plus de calme, moins d’urgence permanente, y compris dans les gestes les plus simples, comme faire la queue chez les petits commerçants. Certains repères structurent la semaine, comme le marché du mercredi, devenu un passage incontournable.

Au fond, l’un des changements majeurs tient à cette sensation de sortie de course : moins de pression, plus de disponibilité.

Autre dimension importante : le tissu social. Une grande partie de l’entourage est composée de personnes ayant, elles aussi, quitté les grandes villes pour s’installer dans la région. Cela crée une forme de communauté choisie, active, qui évite toute sensation d’isolement. "



Y-a-t-il des inconvénients ? 


" Le manque culturel, souvent évoqué, ne constitue pas vraiment un frein. Les allers-retours réguliers à Paris permettent de maintenir un accès dense à la vie culturelle, aux expositions, aux événements. Et sur place, la Bretagne offre aussi ses propres propositions, notamment des musées et une scène locale active.

Sur la question de la santé, l’enjeu existe comme ailleurs en France, notamment autour de l’accès aux médecins. Mais ce n’est pas un sujet particulièrement bloquant au quotidien, notamment avec un intérêt personnel pour les médecines alternatives.

Au final, le principal inconvénient identifié reste très concret : la dépendance à la voiture. Ici, elle devient indispensable pour la plupart des déplacements. Les transports en commun étant limités et de moins en moins fréquents, chaque activité ou déplacement implique de prendre la route. 





Cuisine de Louise Tresvaux du Fraval




Quelles sont tes sources d’inspiration en général ?


" Les sources d’inspiration sont d’abord très quotidiennes et sensibles : les fleurs, les nuages. Des éléments simples, presque évidents, mais qui reviennent constamment dans le regard et dans les formes.

Il y a aussi un intérêt marqué pour les intérieurs des années 60. Le lieu de vie lui-même s’inscrit dans cette continuité, avec un immeuble des années 50 et du mobilier de cette époque et des décennies suivantes, qui composent un univers cohérent.

Le Japon a également joué un rôle important, récemment, avec un double niveau de lecture : le Japon traditionnel, mais aussi des intérieurs contemporains où les volumes sont particulièrement maîtrisés, pensés avec une grande justesse.

Enfin, le confort scandinave fait partie des références fortes, notamment dans la manière d’aborder l’espace et les usages.

Face à cela, le patrimoine breton, plus brut et plus rugueux, crée un contraste. C’est aussi ce qui a conduit au développement, en parallèle du studio, d’une ligne d’objets plus doux : des coussins, des pièces textiles pensées pour apporter de la douceur dans un environnement domestique traditionnel plus austère.



Quels sont les comptes Instagram qui t’inspirent ?


" Il y a notamment le compte fou de Maryam Keyhani, que j’aime beaucoup. Elle assume pleinement une forme de fantaisie, presque de jeu permanent dans sa manière de vivre. Elle est très créative, et sa garde-robe est composée de pièces très théâtrales, proches du costume, qu’elle porte pourtant dans des situations très quotidiennes, comme aller chercher ses enfants ou se déplacer dans Paris. Il y a quelque chose de très libre et assumé dans cette manière d’habiter le vêtement.

Il y a aussi le compte personnel de Sissy Pohle de Otto Fus Berlin. C’est un couple d’antiquaires que j’aime beaucoup suivre, pour la qualité des pièces qu’ils proposent et leur regard très juste sur les objets et le mobilier. 









Quelles sont tes adresses coup de coeur à Bréhec, à conseiller aux lectrices et lecteurs de Mastic ? 


 " Tout d’abord, il y a une exposition d’Henri Rivière : une dizaine de tableaux installés sur le GR34, le sentier des douaniers. À l’origine, c’était une exposition provisoire, mais l’idée est qu’elle devienne permanente, avec l’installation durable des œuvres sur le parcours.

Ensuite, l’incontournable reste l’île de Bréhat. Une sorte de “maison de poupées” à ciel ouvert. L’endroit est perçu comme une forme de perfection : les jardins en fleurs, l’harmonie générale du lieu. Même si la vie à l’année sur une île isolée peut être complexe, l’esthétique et l’atmosphère sont très marquantes.

J'aime aussi la brocante de Jacques - À Dans Dix ans - installée à Quitin qui propose un choix de vêtements et de mobilier régional.

Enfin, il y a la galerie itinérante du peintre Maxime Lancien, qui participait au salon du Dessin à Saint Briac.  





portrait de Louise Tresvaux du Fraval


crédits photos © louise tresvaux du fraval





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